Chapitre zéro


 

 

- Au revoir.

 

La porte se referma dans un léger claquement.

 

Bogar plaqua son dos contre la surface plane et inspira profondément en fermant les yeux. Il retint l’air dans ses poumons, souffla, plia les jambes, se laissant couler jusqu’au sol. Il porta ses mains à ses cheveux et massa, progressa vers le front et les tempes, puis il caressa sa barbe rousse et courte. Il aimait le contact de la pulpe des doigts sur les poils frisés de ses joues. Il en profita pour dénouer ses épaules en pressant sur les muscles à travers sa chemise.

 

La matinée avait été difficile. Et longue. Comme tous les vendredis.

 

Parfois, et c’était le cas aujourd’hui, Marcus Bogar doutait de son investissement dans ce métier si particulier. Il se demandait souvent pourquoi il avait choisi d’exercer celui-ci précisément avec tant de désir et de détermination. Pourtant, il y a huit ans, rien ne l’avait arrêté : lorsque les événements s’étaient déroulés, il avait silencieusement pris sa décision. Il n’en avait pas parlé autour de lui, l’avis des autres ne l’intéressait déjà plus. Il avait agi. Avec inconscience, comme à chaque fois qu’un choix s’offrait à lui, qu’il fallait prendre un nouveau chemin engageant, radical. Il avait soigneusement rédigé sa lettre selon la circulaire mise en ligne par le ministère. Minutieusement, sa main droite avait tracé sur une feuille blanche des lettres puis des mots qui déclaraient solennellement qu’il démissionnerait à la date du trente-et-un août. Avec la langue, il avait humecté le rabat de l’enveloppe qu’il avait glissée dans une grosse boîte aux lettres jaunes en bas de son immeuble. Basta ! Immédiatement soulagé, il s’était senti prêt à relever un nouveau défi : se former, apprendre à nouveau, rendre des comptes, écrire, faire des devoirs, soutenir des idées. Un nouveau monde.

 

Ce vendredi-là, l’enthousiasme l’avait un peu quitté. A quoi bon persévérer ? Qui était-il pour prétendre qu’il en savait un peu plus que les autres ? Pour qui au juste se prenait-il ? Depuis le début de la semaine, le sentiment d’imposture ne l’avait pas quitté. Simon était parti sans préavis, sa vie privée était un désastre. Il se retrouvait seul dans ce grand appartement prévu pour deux et les heures passées à travailler se transformaient en calvaire. Ce matin il n’avait presque rien entendu à ce qu’on lui confiait. Son esprit était ailleurs, anesthésié, euthanasié.

Il se releva et gagna le cabinet.

 

 


Maman,


 

Aujourd’hui j’ai changé d’état.

 

Écrit comme ça, Gabrielle, je sais déjà que ça te fait rire et que tu ne vas pas tarder à te moquer de moi.

 

Et tu auras sans doute raison.

 

Il faudrait que je le dise autrement. C’est de ta faute, maman. Oui, encore de ta faute. Mais cette fois-ci, indirectement. Ou pas, maintenant que j’y pense. Qu’est-ce qui me prouve que ça n’est pas toi qui as envoyé ce paquet de photos ?

 

Sept ans après ta disparition, alors même que je discutais avec ta vieille amie Rita et que je parvenais à lui déclarer que je t’oubliais, que les souvenirs s’estompaient, que je pourrais enfin envisager de te laisser partir sans avoir compris quelle porte tu as emprunté, je reçois ce paquet. Torture. C’est de la torture !

 

Un supplice.

 

Je m’éloigne et hop, quelqu’un tire sur la corde qui me relie à toi. Voilà que je me rapproche à nouveau. Je suis tellement surpris que je me trouve nez-à-nez avec toi. Maman, si c’est toi qui envoies ces vieilles photos, j’ai du mal à saisir ta démarche. Et puis, c’est quoi ces clichés que je n’ai encore jamais vus ? Pourtant, des sessions albums photos, avec Mathilde ou avec toi, j’en ai traversé ! Mais je n’avais jamais vu ces clichés de toi datés à l’encre noire. Une écriture reconnaissable entre toutes, la tienne.

 

Juillet 71, je reconnais des bâtiments du centre de Périgueux, dont un devenu notamment celui de La Poste centrale.

 

Août 71, ce sont des images de Paris sous le soleil.  Des images de Montmartre, le village où j’habite aujourd’hui. Tu portes des robes très échancrées et « chic » selon les dires de Mathilde, c’est-à-dire noires. Tout ce qui est noir est chic selon elle, ce qui simplifie tout. C’est pourquoi, incrédule, je t’ai vue t’habiller en noir de la tête au pied lors des fêtes de famille les plus joyeuses qui soient.

 

-       Tu vas vraiment mettre ça pour le réveillon de Noël ?

 

-       Oui mon chéri : c’est chic, tu sais bien.

 

Et tu partais d’un éclat de rire, qui souvent se transformait en fou-rire. Nous ne pouvions plus nous arrêter, nous nous tenions les côtes en essayant de reprendre notre souffle. Et puis il fallait y aller, c’était l’heure. Un retard chez Mathilde serait source d’angoisse et la conséquence immédiate s’abattrait sur nous comme une punition : un, deux, trois, parfois quatre appels de ta mère sur nos téléphones portables respectifs. J’étais hors de moi lorsqu’elle faisait ça, toi tu rigolais, mais je te soupçonne d’avoir voulu calmer le jeu afin que la soirée ne s’annonce pas tendue avant même d’avoir eu l’occasion de débuter.

 

Août 71, Champs Élysées, un gros plan de ton visage. Tu portes d’énormes lunettes noires rondes. Elles te donnent des allures de starlette en quête d’anonymat. Tu ressembles à une Greta Garbo de l’été 71, mais de qui es-tu la vedette ? Qui se trouve à tes côtés et te photographie avec tant d’admiration ? Tu es sa muse, tu te plies à ses désirs photographiques. Parfois tu regardes l’objectif, parfois tu scrutes le lointain. Tes lèvres forment des sourires, mais tes yeux, Gabrielle, tes yeux disent tout autre chose.

 

Maman, que vivais-tu, cet été 1971 ? Sept ans plus tard, j’apparaissais dans des conditions compliquées. Quarante ans plus tard, tu disparaissais dans des conditions mystérieuses.

 

Je n’ai jamais connu cette jeune femme fraîche et élégante.

 

Quand as-tu dévissé ?

 

 



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